Lectures

Dora Bruder – Patrick Modiano

Je vous parle aujourd’hui de Dora Bruder de Patrick Modiano (Prix Nobel de Littérature), publié chez Folio. C’est un petit roman que j’ai dû lire pour la Fac, et qui s’est avéré être un véritable coup de cœur, ayant même réussi à m’arracher quelques larmes.

J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire et le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler.

Il s’agit d’une enquête. Le narrateur nous conte sa découverte par hasard d’un vieil avis de recherche sur une jeune fille disparue du nom de Dora Bruder. L’avis date de 1941, mais Dora a vécu dans le même quartier que le narrateur, a fréquenté les mêmes rues, est passée devant les mêmes boutiques. Très vite, le narrateur cherche à en savoir davantage pour elle : les conséquences de sa disparition, ce qu’elle est devenue… Mais surtout : qui était Dora Bruder ? Elle était bien plus qu’une jeune fille de 15 ans d’une famille modeste, une jeune fille banale comme on en trouve tant… Non, car Dora vivait à Paris sous l’Occupation, et elle était juive.

Au fur et à mesure de son enquête, étant parti presque de rien, le narrateur réussit à trouver des indices, des témoignages, même après toutes ces années. À travers ses yeux, on en découvre plus sur qui était Dora, sur ses parents, sur sa vie… C’est une rencontre très émouvante, puisqu’on se doute d’avance comment tout cela va se finir. Manquant de documents, l’enquêteur nous livre un portrait inventé de cette jeune fille disparue, imaginant ce qu’elle pouvait faire à cette époque, quels étaient ses rêves et ses secrets.

Ce sont des personnes qui laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes. Elles ne se détachent pas de certaines rues de Paris, de certains paysages de banlieue, où j’ai découvert, par hasard, qu’elles avaient habité. Ce que l’on sait d’elles se résume souvent à une simple adresse. Et cette précision topographique contraste avec ce que l’on ignorera pour toujours de leur vie – ce blanc, ce bloc d’inconnu et de silence.

À l’histoire de Dora se mêle celle du narrateur, qui retrouve par là le lien brisé qui le rattachait autrefois à son père. Mais c’est également l’histoire de tous ces inconnus que l’on croise dans la rue sans rien savoir d’eux, dont le visage s’imprime dans notre mémoire l’espace d’un instant, avant d’être balayé par le flot de nos pensées. Dora Bruder est un portrait de tous ses anonymes balayés par l’Histoire, implacable et cruelle. Car Dora n’était pas qu’une jeune fille disparue en décembre 1941. Elle est également toutes les victimes de la Shoah, et en enquêtant sur elle, en tentant désespérément de savoir la vérité, le narrateur essaie de comprendre toute l’horreur de ce tragique épisode.

Cette lecture a été un véritable coup de cœur. En refermant le livre, j’avais la larme à l’œil et le cœur bercé par la mélancolie. Il n’y a pas vraiment de fin : Dora Bruder restera pour toujours un personnage ancrée de mystère, qui a emporté dans la tombe ses plus beaux secrets. C’est à nous, lecteurs, d’imaginer qui elle était vraiment.

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