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L’Hypothèse du Lézard – Alan Moore : une tragédie en huis-clos

Bonjour tout le monde ! Je vous retrouve aujourd’hui pour vous parler de ma dernière lecture. Il s’agit de la nouvelle d’Alan Moore, L’Hypothèse du Lézard, illustrée par Cindy Canévet. Ce récit, bien que bref, m’a particulièrement marquée.

Titre : L’Hypothèse du Lézard (The Hypothetical Lizard)

Auteur : Alan Moore (texte) / Cindy Canévet (illustrations)

Traducteur : Patrick Marcel

Editeur : ActuSF

Pages : 122

Som-Som est vendue par sa mère à la Maison sans Horloges de Liavek. Elle va être soumise au Silence et porter le Masque brisé qui la destine à devenir l’amante des magiciens et la gardienne de leurs secrets.
Isolée par son incapacité à communiquer, elle va alors assister à l’histoire d’amour violente et cruelle entre Foral Yatt et Raura Chin, deux comédiens qui résident avec elle dans la Maison sans Horloges.

Je suis tombée sur cette petite merveille en médiathèque, tout de suite attirée par cette couverture signée Cindy Canévet. Le visage scindé en deux du personnage avait quelque chose de fascinant, tout comme ce titre inexplicable. Puis, le résumé m’a mis l’eau à la bouche. Il est pourtant court et énigmatique, assez pour tenter l’aventure. On parle d’une intrigue de maison close, parfaitement le genre de huis-clos que j’apprécie, comme le film L’Apollonide. (C’est également ce genre de scène qui m’avait attirée vers Rouille de Floriane Soulas). Enfin, l’auteur est Alan Moore, un scénariste que je connaissais pour ses comics (V pour Vendetta, Batman, Watchmen, La Ligue des Gentlemens extraordinaires…), mais pas pour ses romans.

L’action de cette novella prend place dans la ville fictive de Liavek, un univers partagé par plusieurs auteurs de SFF (notamment Robin Hobb). Si comme moi vous découvrez Liavek à travers cet ouvrage, vous en saurez peu du monde extérieur, car l’œuvre est un huis-clos dans la Maison sans Horloges, une maison close bien particulière. Comme son nom l’indique, le temps ne s’écoule plus dans cet endroit où les clients payent pour des prestations particulières (contorsionniste, apparence animale, mimétisme d’un cadavre…). C’est dans cette « maison » que va atterrir la petite Som-Som, vendue par sa mère contre quelques pièces, quand celle-ci a compris la beauté naissante de sa fille.

L’intangible continent de la fortune était un territoire noyé d’aléas et celle qui devait devenir la catin de sorciers devraient également assumer d’être l’épouse du Silence.

Som-Som sera mutilée pour satisfaire le désir des puissants. Destinée à devenir la maîtresse des magiciens, elle doit succomber aux silences pour ne jamais dévoiler les secrets et les faiblesses que certains laissent échapper dans leurs étreintes ou dans les confidences de l’oreiller. Ainsi, une opération sur son cerveau le modifiera à tout jamais. Désormais incapable de discerner la profondeur, sa mémoire est autant impactée que sa vue. Des souvenirs confus lui reviennent parfois, des phrases saugrenues qu’elle laisse échapper. Mais plus jamais elle ne sera capable de réagir et agir à ce qui passe devant elle, faisant de Som-Som la témoin impuissante des drames au sein de la Maison sans Horloges. Le décalage entre certaines de ses interventions avec le réel de la situation crée un malaise tragique, un commentaire d’une noire ironie, une sombre prémonition. Outre son esprit, on lui vole également son visage. La moitié, pour être exacte. On lui moule un masque sur le côté droit qu’elle portera à jamais. Une figure divisée, une existence fracturée.

Som-Som demeura assise sur son balcon, à contempler d’en haut la porte jaune pâle, une douleur muette dans son seul oeil visible, tandis que le ciel s’assombrissait graduellement derrière elle. Enfin, alors que le temps de son besoin urgent de voix était passé depuis longtemps, elle parla.

« J’ai couru aussi vite que j’ai pu, mais quand j’ai atteint la maison de ma mère, l’oiseau était déjà mort ».

Suite au premier chapitre, Som-Som va s’effacer pour se fondre à travers le lecteur. Comme elle, nous allons devenir les spectateurs d’une tragédie sous nos yeux. Il s’agit de la relation cruelle et destructrice entre deux comédiens de la Maison sans Horloges : Raura Chin et Foral Yatt. Raura Chin étant à la fois genré au masculin et au féminin dans le texte, je désignerai donc ce personnage par le pronom « iel ».  Iel est un.e comédien.ne de talent, qui un jour va vouloir quitter la maison close pour tenter sa chance dans son monde, quitte à briser le cœur de Foral Yatt. Cinq plus tard, iel revient enfin. Ensemble, les deux amants seront-ils capables de reprendre leur idylle comme autrefois ?

La plume puissante et belle d’Alan Moore nous plonge dans les coulisses de cette maison close aussi fascinante que dérangeante. Lentement, on sent la pression monter au fur et à mesure que la relation entre Raura Chin et Foral Yatt gagne en passion tout comme elle s’envenime. Il y a quelque chose de malsain, des scènes qui pourraient mettre mal à l’aise certains lecteurs (notamment des allusions à violences sexuelles). L’intrigue est cruelle, on sent monter la tragédie et pourtant on ne peut s’en détourner. Et comme Som-Som, nous demeurons témoins muets, impuissants, comprenant trop tard le dénouement de choses.

Comme toutes les nouvelles, celle-ci s’achève sur une chute marquante. Le tout est sublimé par de somptueuses illustrations qui font de cette édition la meilleure version possible du texte. Le travail de Cindy Canévet est remarquable, avec un jeu des noirs et des blancs colorant le texte pour lui donner encore plus de drame et de profondeur. L’expression des personnages, ou la non-expression dans le cas de Som-Som au double visage, referment toutes les émotions brutes que les mots suggèrent. Quant à ce titre énigmatique, il repose sur une métaphore revenant tout le long du texte, que je vous laisse découvrir par vous-même. Un message profond sur ce que le cœur humain referme en chacun de nous, son incertitude et ses doutes, qui vous laissera songeur même après avoir tourné la dernière page.

D’autres avis sur L’Hypothèse du Lézard : Livraisons littéraires, Les rêveries d’Isis, Yoda Bor

2 réflexions au sujet de “L’Hypothèse du Lézard – Alan Moore : une tragédie en huis-clos”

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