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L’Ours et le Rossignol – Katherine Arden : une lente confrontation entre folklore et religion

Bonjour tout le monde ! Je vous retrouve aujourd’hui pour vous parler de ma dernière lecture. Il s’agit de L’Ours et le Rossignol de Katherine Arden, le premier tome de la Trilogie d’une Nuit d’Hiver.

Titre : L’Ours et le Rossignol (The Bear and the Nightingale)

Autrice : Katherine Arden

Editeur : Denoël

Pages : 362

Au plus froid de l’hiver, Vassia adore par-dessus tout écouter, avec ses frères et sa sœur, les contes de Dounia, la vieille servante. Et plus particulièrement celui de Gel, ou Morozko, le démon aux yeux bleus, le roi de l’hiver. Mais, pour Vassia, ces histoires sont bien plus que cela. En effet, elle est la seule de la fratrie à voir les esprits protecteurs de la maison, à entendre l’appel insistant des sombres forces nichées au plus profond de la forêt. Ce qui n’est pas du goût de la nouvelle femme de son père, dévote acharnée, bien décidée à éradiquer de son foyer les superstitions ancestrales.

Il y a quelques années déjà, j’entendais parler d’un roman intitulé The Bear and the Nightingale sur le booktube anglophone. Interpellée par son titre, sa couverture et son résumé, je le mettais de côté dans un coin de mon esprit. « Un jour, peut-être… ». J’aime le folklore slave, c’est d’ailleurs ce qui m’a fait tomber amoureuse de l’univers de Leigh Bardugo ou plus récemment mon coup de cœur pour La Fileuse d’argent de Naomi Novik. Mais, comme à mon habitude, je l’ai oublié dans mon immesurable Wish-List jusqu’au jour où je m’en suis souvenue. Traduit en français, il s’agissait en réalité du premier tome d’une trilogie, ce que j’ignorais complètement. Allez, pourquoi pas ? Après Là où réside l’hiver et La Fileuse d’argent, j’ai décidé de poursuivre mes lectures glacées (oui, on est déjà en mars et j’ai du retard, mais techniquement ce n’est pas encore le printemps avant le 20).

Vassia est une jeune fille dotée de la double-vue. Sans-doute a-t-elle héritée des pouvoirs de sa mère, morte en lui donnant vie. Contrairement à ses frères et sœurs, elle est capable de voir les esprits du foyer et autres créatures surnaturelles, ce qui lui vaut la méfiance de sa très dévote belle-mère. La situation s’envenime avec la venue d’un jeune prêtre dont l’influence chrétienne convertira le village à abandonner leurs pratiques païennes. Entre le père Konstantin et le démon du gel qui la hante de depuis l’enfance, quel est le véritable danger ? Considérée comme une sorcière, Vassia parviendra-t-elle à protéger sa famille du terrible Ours prisonnier de la forêt ?  

Rien ne change Vassia. Les choses sont, ou ne sont pas. La magie, c’est oublier que quelque chose a été autre chose que ce que l’on désire.

La trilogie porte bien son nom. Cette œuvre vous transportera au cœur d’une nuit d’hiver, là où le gel vous enlacera de ses doigts acérés. Il règne en compagnie de créatures issues du folklore slave : la roussalka, le domovoï, le oupyr… Certains sont des monstres terrifiants (plusieurs scènes m’ont fait frissonner), d’autres de petits esprits protecteurs des foyers qu’il faut nourrir en échange, grâce à des offrandes. Par leur présence, ce livre a des allures de contes sous forme romanesque. J’ai trouvé fascinant la façon dont Vassia se lie avec ces êtres, mais aussi comment la narration les oppose à la religion. C’est une fantasy historique où l’influence chrétienne éteint peu à peu la magie ancienne. Quant au titre, dont la sonorité elle-même est celle d’un conte, il faudra être patient pour en saisir tout le sens.

Car c’est peut-être là le point faible de ce roman (ou sa force, selon comment vous vous situez). L’Ours et le Rossignol est clairement un roman à ambiance et sur ce point il est excellent. Cependant, l’intrigue prend du temps à s’installer. Presque le roman entier, même. Voyez plutôt ce livre comme un prologue au suivant, si bien qu’il ressemble davantage à un prequel qu’au premier tome d’une saga. Je m’explique : l’action commence réellement dans les derniers chapitres et cela nous laisse sur notre faim, avec l’envie de se plonger immédiatement dans la suite. Que se passe-t-il donc, durant ces 300 pages ? Katherine Arden prend le temps de placer son univers, ses personnages, leurs croyances. Ils grandissent devant nos yeux, vaguent à leurs occupations, leur quotidien où parfois la magie les trouble. Je n’ai rien contre un rythme lent, d’ailleurs La Fileuse d’argent est ainsi. Mais dans le roman de Novik, il y a des actions. Ici, elles sont beaucoup plus espacées. De temps en temps, le roi de l’hiver revient en rêve nous dire « oh, n’oublie pas que tel élément narratif va arriver » et les personnages répondent « pas tout de suite, laissez-nous encore du temps. Des années ». Et ainsi de suite, nous attendons jusqu’au climax finale qui, finalement, m’a paru bien trop court comparé à toute l’attente créée envers lui. Trop court, mais bel et bien émouvant.

Toute ma vie, on m’a dit “Viens” et “Va”. On me dit comment je dois vivre et on me dit comment je dois mourir. Je dois être la servante d’un homme et sa jument pour ses plaisirs, ou me cacher derrière des murs et abandonner ma chair à un dieu froid et silencieux. Je préférerais encore me jeter dans la gueule des enfers, si c’était de ma propre volonté. Je préfère mourir demain dans la forêt plutôt que vivre cent ans de la vie qui m’a été choisie. 

Car l’autre force de ce roman, ce sont des personnages. La famille de Vassia, que nous voyons grandir, va vous attendrir. (Parfois, elle a des allures des Stark de Winterfell). Notre protagoniste saura vous séduire au fur et à mesure que vous allez la voir évoluer, de l’enfance à l’adolescence. J’ai adoré son caractère, son esprit « sauvage », sa relation avec ses proches… Certes, c’est un peu le cliché « la fille qui n’est pas comme les autres filles », mais fait avec brio et sans misogynie, car jamais les autres personnages féminins sont rabaissés parce qu’ils sont différents de Vassia.

Mais face à Vassia, les personnages les plus intéressants sont les antagonistes. Par forcément l’Ours éponyme, menace cachée au fond des bois que l’on n’apercevra, finalement, pas tant que ça. Je parle de ceux qui sont bien humains, ce que les rend si complexes, à la fois détestables et pathétiques. D’une part, Anna, la belle-mère de Vassia. Le contraste est flagrant après la belle-mère de Là où réside l’hiver, car Anna est bien plus nuancée, pourtant elle campe également un rôle issu d’un conte de fée. Mais voilà : c’est le genre de personnage que l’on défendrait si on avait suivi l’histoire de son point de vue. Son introduction montre à quel point elle n’est qu’une jeune fille perdue, mariée de force à un inconnu de l’âge de son père, incomprise par les siens qui la croient folle. Dotée du don de double-vue comme Vassia, elle a été éduquée dans la religion et croit que les esprits sont des démons lui voulant du mal. Une croyance qui deviendra un enfermement plein d’aigreur et de jalousie… A côté d’elle, Père Konstantin, jeune prêtre assez beau pour convertir les foules. C’est un Claude Frollo en plus jeune, vous voyez ? Le genre de personnage qui me fascine alors que je le déteste. Ses sentiments impurs envers Vassia (une enfant) qu’il ne veut pas accepter, ce désir interdit dont il accuse la jeune fille comme responsable, cette frustration meurtrière qui le pousse dans l’erreur… Oui, face à l’Ours, c’est bien Konstantin le plus marquant.

L’Ours et le Rossignol est donc un roman aux allures de contes russes, d’ailleurs ses premières pages sont une véritable mise en abyme de l’intrigue. (Je n’en dis pas plus, mais la double-lecture qui s’y cache est intéressante). Quant à moi, j’ai hâte de me plonger dans la suite de cette trilogie.

D’autres avis sur L’Ours et le Rossignol : Les Voyages de Ly, Les histoires de Lullaby, Les blablas de Tachan, Zoé prend la plume, Light & Smell, A livre ouvert, Maven Litterae, Ô grimoire !, The Cannibal Lecteur, Le Bibliocosme.

8 réflexions au sujet de “L’Ours et le Rossignol – Katherine Arden : une lente confrontation entre folklore et religion”

  1. Merci pour le lien 🙂 C’est rigolo, on a eu plein de lectures en commun cet hiver 🙂
    Sur celui-ci, je te rejoins totalement et je suis ravie qu’il t’ait plu !
    C’est vrai que c’est long à se mettre en place et que la « fin » est plutôt rapide; mais en fait, ce n’est qu’une fin temporaire qui fait de ce premier tome un tome qui se suffit un peu à lui-même. Car les volumes suivants vont bien développer l’intrigue dans de multiples sens, pour donner un gros feu d’artifice dans le dernier tome –> non je ne spoile rien, j’attise l’envie c’est tout ^^
    Je te souhaite une bonne lecture de la suite, j’espère que tu aimeras autant voire plus !

    Aimé par 1 personne

  2. Ravie que tu aies aimé aussi ! 🙂
    Le rythme qui prend son temps ne m’a pas gênée (parfois j’aime une lecture qui démarre tranquillement, surtout si je suis fatiguée ^^ »), comme toi j’ai adoré la double-lecture offerte par l’introduction, et la présence du folklore féerique russe ! (ça m’a donné envie de replonger dans les contes slaves ^^)
    Je me garde la suite pour l’hiver prochain, car elle n’est pas encore sur mes étagères et j’aimerais écluser ma PAL d’abord ^^ »
    (merci beaucoup pour le lien !)

    Aimé par 1 personne

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